1 ère PARTIE

 

 

 

A) Récit d'un cheminement dans la vie

 

 

Chapitre 1

 

 

Évolution familiale

 

 

 

Il s'agit d'une famille d'origine québécoise par le père et en partie acadienne par la mère qui est née au Nouveau-Brunswick. Pour se situer dans le temps, je vous signale que le père a vu le jour et a vécu dans les régions de Chicoutimi, Rimouski, Sherbrooke et Montréal et cela a débuté en 1900, dans une famille de trois garçons.

 

La famille de la mère comptait trois garçons et cinq filles. Elle est née en1904 et est arrivée au Québec, à Cabano vers l'âge de dix ans. D'ailleurs, c'est dans ce petit village qu'ils se sont épousés, alors que le futur époux avait 24 ans et la mariée en avait 20.

 

Le père avait terminé ses études au Collège de Sherbrooke en affaires (option commerce). La mère étant de santé fragile, ce qui ne l'a pas empêchée de donner la vie à 12 enfants, a placé en priorité la musique au détriment des autres matières académiques.

 

Déjà, on constate que ces quelques notes nous permettent de percevoir le portrait du père qui travailla toute sa vie, de façon active, jusqu'à l'âge respectable de 79 ans. Pour ce qui est de la mère, elle est devenue la reine du foyer, je dirais plus, l'âme dirigeante d'une famille de 12 enfants.

 

C'est donc sur cette toile de fond que va se tisser la trame de ce petit récit. Il est clair que le fait de connaître tes racines peut t'aider à saisir des éléments, des bribes, de ce que tu ressens au fond de ton être.

 

Tout simplement, je dirai que le personnage central est le 6e enfant parmi la douzaine et pour les besoins de la cause, je vais le prénommer Yves. Sa vie a commencé en 1933, sur le Plateau Mont-Royal, non loin du parc Lafontaine, où sa mère semble-t-il, allait le promener. (Apparemment, il faisait extrêmement froid, cette journée-là, c'est peut-être pour cela qu'il n'apprécie pas particulièrement le froid et le vent).

 

Il est clair qu'aucun souvenir ne lui est resté des trois ans qu'il a passés à Montréal, si ce n'est ce qu'on lui en a raconté. Vers l'âge de trois ans et demi, sa vie se déroulera désormais dans une petite municipalité sur les bords du majestueux Richelieu.

Deux sentiments contradictoires l'ont toujours travaillé: la paix et la peur que l'eau faisait naître en lui. L'élément eau a toujours été présent dans sa vie. Géographiquement parlant, il a vécu non loin du fleuve St-Laurent, du Richelieu et de la Yamaska.

 

Il a vécu des choses importantes face à cette présence de l'eau. Il a souvent recherché, quand il avait environ 12-13 ans, à la fois le calme et le fracas des eaux du Richelieu. Cela lui permettait de rêver, de quitter la dure réalité que déjà, il se devait d'affronter. Que de secrets il a livrés à ces eaux, à des moments aussi différents qui couvrent les années: '46-47 -48, ou '90.

 

Il venait de vivre ou plutôt de subir le décès d'un de ses frères, alors âgé de 10 ans. Ce fut pour lui un choc terrible, car de mémoire, c'était son premier cas de mortalité dans sa famille immédiate.

 

Yves ne se rappelle pas précisément ses états d'âme, mais il sentait le besoin d'interroger la nature, le Maître de celle-ci, à travers la puissance de cet élément naturel qu'est l'eau. Pour lui, l'amour de l'Infini se confondait avec la nature. À ce moment-là, il vivait ce phénomène sans le comprendre. Aussi loin qu'il puisse descendre dans ses souvenirs, il se surprend à se rappeler, qu'à chaque fois qu'il n'en pouvait plus, ou qu'il était ébranlé par quelque chose qu'il voyait vivre par d'autres ou qu'il vivait lui-même, il avait cette tendance naturelle à se tourner vers les eaux ou vers les bois.

 

Il lui semblait que pour se parler à lui-même et pour pouvoir réfléchir tout haut et sans gêne, il devait se retrouver dans la nature, dans laquelle il puisait une force inexprimable. Aujourd'hui, il comprend tout le sens que peut prendre le fait d'aller vers la nature, bois ou eau. Pour étudier, que de fois, il s'est retrouvé dans une érablière de la région où il habitait.

 

Comme être humain, physique et spirituel, il fait partie de ce cosmos qui forme un tout, l'univers. Il est un élément parmi tant d'autres. Bien plus, il renferme en son être, ce que la nature a de plus riche: la vie avec les exigences que cela requiert. Il lui faut de la lumière, de l'eau, de l'air, des éléments nutritifs, de la chaleur etc.

 

En lui, il retrouve l'essentiel de la planète qu'il habite. Peut-être que cela peut expliquer le fait que les grands savants affirment que l'être humain n'utilise que 10 à 20 % de ses capacités. Le cycle de la naissance à la mort physique respecte bien l'essence même de mère nature. Nous aurons l'occasion de revenir sur l'impact que peut avoir cette prise de conscience de son appartenance à part entière à la nature.

 

Comme premier loisir autonome, vers l'âge de 21 ans, Yves revoit son émerveillement face à l'immensité de différents lacs où il allait se baigner de temps en temps. Il y a vécu un sentiment spécial, il était et demeurait seul parmi les centaines de personnes qui se baignaient et se faisaient bronzer au soleil. Cela se passait vers les années '56 à 60.

 

Ce besoin d'aller parmi la foule, tout en demeurant seul, le poursuivra des années. C'est un moment de sa vie où il aurait voulu partager ses loisirs, mais il n'osait pas, pourquoi?

Il aurait été préférable de témoigner de ce besoin, mais la réalité est que cela ne s'est pas produit.

 

Ce poème répondrait un peu à cette question.

 

La solidarité

 

Nous humains, sommes de même nature

Quelles que soient nos origines propres

Nous voulons connaître le bonheur

Alors, que nous arrive-t-il ?

 

C'est en nous regardant,

C'est en nous acceptant,

Que, tous, nous comprendrons

Que notre force, c'est de nous serrer les coudes

Afin de jouir de nos richesses communes

Qui deviendront notre passeport à tous

En vue d'une vie où nous nous côtoierons

En parfaite harmonie de cœur et d'esprit.

 

 

Une bonne partie de sa vie, non pas en nombre d'années, mais en fait d'âge, 5 à 11 ans, s'est déroulée au même endroit. Il a vécu dans une maison moyenne où ils étaient 10 enfants et il n'y avait que trois chambres fermées et un salon double avec portes coulissantes. Il se souvient très bien de son vécu, surtout sous l'aspect matériel, physique. Il voit encore les différentes pièces de la maison.

 

C'est là que le 11e enfant est né et que la maman a eu beaucoup de difficultés pour l'accouchement, à la maison naturellement, comme pour les dix autres précédents. Il se rappelle d'une tante religieuse qui était venue relever la mère comme on disait dans le temps.

 

 

 

 

La mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure.

Saint Augustin

 

Le silence est l'élément dans lequel les grandes choses se façonnent.

Carlyle

 

Lorsqu'un homme cesse de se confondre avec les images de lui qu'il a empruntées aux autres, il atteint à la fois l'universel et l'unicité.

Allan Watts

Dale Carnégie disait:" Vous pouvez vous faire plus d'amis en deux mois, par l'intérêt que vous portez aux autres, qu'en deux ans, en essayant de vous rendre intéressant aux yeux des autres."

 

Shakespeare disait:" Adaptez vos actes à vos paroles et vos mots à vos gestes", ce qui signifie qu'il faut agir et parler en même temps.

 

Nos pensées, plus que nos actes, déterminent notre avenir. P.J. Bailey

 

 

 

Par la suite, ce furent les débuts d'une longue série d'années scolaires. Ce sont des religieuses, les Dames de la Congrégation, qui ont été témoins de ses balbutiements en 1 ère année. En 2e année, il se souvient d'avoir fait pipi dans la classe, parce qu'il n'allait pas aux toilettes à l'école. Quand c'était le temps de la récréation, il n'avait pas envie, qu'il se disait probablement, et il était trop gêné pour demander de sortir de la classe. Cet aspect de crainte face aux toilettes publiques le poursuivra une bonne partie de sa vie. Pourquoi? Les urinoirs étaient pour lui un mystère. S'il n'y avait pas de toilettes fermées, il faisait semblant d'arrêter et il ne faisait que passer. Je crois qu'ici, il y a quelque chose, mais quoi au juste ? Une gêne certes, mais quoi d'autre ? Il avait probablement peur des autres et de lui. Il craignait je ne sais quoi. Il avait entendu vaguement des histoires autour de ceux qui regardaient les autres uriner, mais je crois que cela était une pudeur exagérée, un manque de confiance en lui-même d'abord, puis dans les autres.

 

Aujourd'hui, il a compris que souvent, tout se passe entre les deux oreilles et qu'il est très facile et tentant de prêter de mauvaises intentions aux autres. Parfois, on fait de la projection tout en accusant les autres.

 

Sur le plan organisationnel, pour ses loisirs, il se rappelle qu'en ce temps-là, '39-44, les enfants pour jouer, il y en avait plein les rues. Les champs vacants étaient leurs terrains de jeux préférés, ils n'en avaient pas d'autres. Yves se rappelle avoir joué à plusieurs jeux de groupe tels que: le drapeau, le ballon-chasseur, la balle-molle, la cachette, etc.

 

Il est important de souligner un autre élément très présent dans sa vie, ce sont les chemins de fer voisinant ses différentes demeures. Ces rails à perte de vue l'ont toujours intrigué. La grosseur des locomotives et des wagons l'impressionnait. Il se sentait très petit et vulnérable face à ces machines qui crachaient tant de suie.

 

Il voit encore la belle neige blanche qui était sans cesse marquée par des milliers de petits points noirs. Quand il voulait manger de la neige pour étancher sa soif, il devait en enlever une certaine épaisseur, afin d'avaler le moins de microbes possible.

 

En parlant de chemin de fer, quel que soit l'endroit où il a demeuré, sa vie en a été marquée. Il se disait, à chaque fois qu'un train passait, il vient de quelque part et s'en va en un lieu précis. Il y aura sûrement des arrêts, soit pour le ravitaillement de la locomotive, soit pour les réparations nécessaires en ce qui a trait au bon fonctionnement de ces mangeuses de charbon. D'autres moments d'arrêt seront prévus, pour permettre à des gens de monter ou de descendre d'un train de passagers. En d'autres circonstances, selon la nature et la fonction des trains de marchandises, des endroits privilégiés sont prévus pour favoriser l'économie et l'industrie.

 

Tout en faisant ces réflexions, il lui venait à l'esprit, qu'ainsi de sa vie, il en va. Tantôt il a des objectifs précis qu'il poursuit, tantôt il se doit de faire des arrêts pour vérifier ce qui est son instrument principal, son physique et son esprit. Ainsi, sa vie est un genre de locomotive avec une série de trains qui partent d'un endroit précis et font de multiples arrêts, selon les buts qu'il poursuit. Ce qu'il faut retenir de ce parallèle, c'est que toutes les voies se ressemblent et mènent à différents endroits.

 

Durant ses jeunes années, ce fut le temps des fameuses maladies contagieuses. L'infirmière de l'unité sanitaire se faisait un devoir de visiter les écoles et les familles afin de détecter les ravages de ces maladies infantiles. Dans une famille, lorsqu'un enfant avait une de ces maladies, il était en quarantaine ainsi que ses frères et sœurs.

 

Une grande consolation les attendait chacun leur tour, car ceux qui n'étaient pas malades, ne pouvaient pas aller à l'école aussi longtemps qu'il y en avait un qui était contagieux.

 

Comme professeur de carrière, je me demande comment ses maîtres et maîtresses d'autrefois faisaient pour passer à travers leurs nombreux programmes catalogues, car tout était prévu à la lettre, avec les absences fréquentes et prolongées de chacun.

 

Ses années scolaires, de la 3e année jusqu'à sa 9e année, se poursuivirent dans la même municipalité où il vivait depuis l'âge de 3 1/2 ans. C'est d'ailleurs, au même endroit qu'il enseignera dans le début des années '60. C'étaient les Frères Maristes qui étaient chargés de son éducation intégrale, pour ce que l'on en savait dans le temps. Il n'a pas connu d'enseignants laïcs, si ce n'est qu'à l'École Normale et à l'Université.

 

Durant ces années, rien de spécial, si ce n'est que les classes étaient très strictes et que durant les récréations, les jeux étaient obligatoires. Ces jeux se résumaient à la balle-molle, au ballon-chasseur, au drapeau, au patinage, au hockey et aux billes le printemps surtout.

 

 

Dans le fond, il appréciait cela, car il n'avait pas à décider et à s'organiser, tout était programmé, alors il n'était pas trop seul parmi les autres, quoiqu'il se sentait seul parfois. Cette solitude a toujours été présente dans sa vie. Je crois que le manque de confiance envers les autres et la peur d'être ridiculisé, de ne pas être à la hauteur, dans le jeu ou en classe, le portaient à se renfermer sur lui-même. Était-ce de l'orgueil démesuré, un manque de connaissance de soi et des autres ? Il ressentait souvent un malaise, celui du pas bon, pas assez pour être choisi dans les premiers ou même dans le milieu d'une équipe de sports quelconques. À chaque fois qu'il fallait former de nouvelles équipes, dans différentes activités, et Dieu sait que cela se présentait souvent, il était humilié à se retrouver toujours choisi dans les derniers.

 

Même lorsque devenu professeur, alors qu'il se devait d'organiser les jeux pour ses élèves, il ressentait le même malaise quand venait le temps de diviser la classe en deux équipes. Cela semble bénin à première vue. Mais avez-vous songé qu'avec les sports obligatoires durant une douzaine d'années, que ce soit n'importe où, il a connu la même médecine, alors on en resterait marqué à moins. Je comprends les jeunes et moins jeunes qui doivent affronter les mêmes sarcasmes, même si ceux-ci sont bien dissimulés, ça se sent ces choses-là. C'est curieux comme ce sentiment d'impuissance et de minus puisse t'envahir, et cela, à tous les âges et dans tous les milieux.

 

Disons que tous doivent performer un minimum acceptable pour une moyenne de personnes. À quoi attribuer cette perception du rendement dans un domaine qui se veut relaxant et régénérateur de nos facultés intellectuelles et physiques ?

 

Comment voulez-vous qu'une personne, jeune ou adulte, se plaise dans une situation où tu es constamment analysé et évalué quant à ta performance? On semble oublier, même les personnes ressources sportives les mieux intentionnées, que chacun a des capacités à différents degrés dans des sphères très spécifiques. Pourquoi cela ne serait-il pas valable également dans des cours d'éducation physique ou toute autre activité où le physique est mis sur la sellette?

 

Ce que je relate n'est que la pointe de l'iceberg. Qu'il s'agisse de n'importe quel aspect dans une vie humaine, que d'erreurs regrettables ne commet-on pas au nom de la saine compétition et du rendement maximum? Où est l'équilibre dans l'échafaudage de notre structure personnelle, à tous les points de vue?

 

Les parents d'Yves, avec une nombreuse famille et tous les travaux domestiques, ne pouvaient se développer une vie sociale très élaborée. Les loisirs de ses parents étaient rares et simples. Ce dont il se rappelle, c'est le fait que ses parents allaient rendre visite à des amis, la plupart du temps, c'étaient des voisins. Ils y jasaient tout en jouant aux cartes. De temps en temps, ils recevaient, mais c'était plus rare. Les enfants étaient mis un peu de côté. Que voulez-vous, ça ne se traîne pas comme cela une "trâlée" d'enfants. Ses parents avaient besoin de les oublier un peu, ne serait-ce que quelques heures. Là-dessus, je les comprends très bien et ils ne sont pas à blâmer.

 

Une caractéristique par rapport à son développement social est qu'il se retrouvait la plupart du temps, ami avec une seule personne à la fois. Tout jeune, est-ce par insécurité, par instinct de protection, il lui arrivait d'avoir des amis, mais plutôt de façon exclusive. Dans les groupes organisés, soit au niveau des études, ou des loisirs, le fait qu'il devait s'adapter et s'insérer dans un groupe qui lui était imposé, le stressait beaucoup.

 

Alors, probablement par compensation, par esprit de revanche, il se fait une gloire de choisir les personnes qui éventuellement feraient partie de son territoire et qui par le fait même, pourraient entrer dans son intimité. Cette façon d'agir a toujours persisté chez lui, comme quoi on ne change pas fondamentalement.

 

Plus tard, il a compris.

 

 

 

L'Amitié

 

Avoir confiance en quelqu'un

 

N'est pas une simple aventure,

 

Car, ce que nous recherchons,

 

Devra être une denrée sûre.

 

 

 

Il arrive que nous ignorions,

 

Que la personne qui croisera notre chemin,

 

Sera celle qui sans raison,

 

Deviendra une terre fertile pour notre destin.

 

 

Les hauts et les bas de la vie

 

Ne réussiront pas à désagréger

 

La foi que le cœur et l'esprit

 

Auront réussi à si bien structurer.

 

 

 

 

On dirait que le fait de ne pas être intégré officiellement dans un groupe le rassure et lui permet de demeurer plus facilement lui-même.

 

Ainsi, au lieu que ce soit le groupe qui le désintègre en quelque sorte, le diminue ou le paralyse, c'est par sa personnalité secondée par une bonne dose de détermination, qu'il se trouve à l'aise et bien dans sa peau.

 

C'est curieux de constater que la connaissance de soi et des autres puisse changer nos comportements. Au fur et à mesure que tu acquiers une certaine compétence, que tu as foi en tes possibilités, non seulement tu ne recules pas devant un groupe ou un rassemblement, mais tu réalises un grand besoin de témoigner de tes convictions et de tes idéaux.

 

Après l'expérience acquise, au niveau de sa carrière professorale, Yves a constaté qu'en acquérant une certaine compétence, cela lui servait d'armure pour se mesurer à des groupes, quels qu'ils soient. Mais, il doit admettre cependant, que pour ce qui concerne des regroupements, au niveau des loisirs, donc du social, il demeure au même point que lorsqu'il était jeune, à savoir assez mal à l'aise pour se priver, autant que chose se peut, d'une sortie plutôt que d'avoir peut-être à revivre des sentiments de vulnérabilité. En d'autres termes, s'il doit se placer dans des situations précaires pour rendre service, ça peut toujours aller. S'il s'agit d'une situation qui n'a qu'un caractère social ou de loisir, on dirait qu'il ne trouve pas suffisamment de motivation pour entrer en action. Il est vrai que tout jeune, il a été habitué à rendre service et cela fait partie de sa vie, c'est comme une seconde nature.

 

 

 

Sans lutte ni privation, il n'est de vie d'homme, si comblée soit-elle; le vrai bonheur se bâtit et rend les sentiments indépendants du destin.

Wilh. de Humboldt

 

 

Penser est facile, dit Goethe, agir est difficile; agir suivant sa pensée est ce qu'il y a au

monde de plus difficile.

 

 

L'art, disait Bacon, c'est l'homme ajouté à la nature...

 

 

Tout est prêt à condition que votre esprit le soit.

Shakespeare

 

 

Pour un homme qui pense, il en est cent qui parlent.

John Ruskin

 

 

 

 

Un fait important à relater, est que son père est entré dans les forces armées au début

de la deuxième Grande guerre. Il était basé à environ 50 kilomètres de la demeure familiale. Son père était donc souvent absent de la maison, il venait une fois par mois, lorsqu'il ne perdait pas ses congés pour des erreurs pour lesquelles, parfois il était puni, comme tout bon soldat évidemment. Cela n'a pas simplifié la vie de famille et sa mère a dû, par la force des choses, développer beaucoup plus d'autonomie et d'autorité.

 

Une chose dont il se souvient, c'est que les retours de son père étaient perçus de deux façons différentes. Par sa mère, c'était le temps de rendre des comptes et pour lui, c'était l'heure des retrouvailles. Il ne se rappelle pas que son père soit revenu de mauvaise humeur à la maison. À chaque retour, c'est comme s'il était parti la veille. Il apportait une sécurité, un bien-être qu'il ressentait profondément et cela sans que des paroles ne soient prononcées. Communication silencieuse, mais communication quand même, elle fut d'ailleurs la plus fréquente.

 

Pour lui, la présence de son père à la maison, peut-être est-ce dû à ses nombreuses absences, était l'essentiel qu'il attendait de lui. Je dirais que son silence parlait fort. Ce que son père était le rassurait et Yves ne se posait pas de question.

 

Pour sa mère, je crois que cela ne se passait pas aussi bien. Évidemment, il y a bien des choses qui lui échappaient à ce moment-là. Durant les six années qu'il est demeuré à cet endroit, trois autres enfants sont nés. La famille était rendue à 10 enfants. Sûrement que l'empêchement à la famille, comme on disait, n'était presque pas pensable. Ses parents en accomplissant leur devoir conjugal, en acceptait automatiquement les conséquences.

 

Je comprends sa mère en tant que femme, ainsi que son père en tant qu'homme. Mais, Yves a été témoin de scènes plus ou moins heureuses. Il en fut peiné, car il se souvient très bien des colères et des révoltes de la part de sa mère, justifiées ou non, jamais il n'aurait osé se prononcer là-dessus. En revanche, à l'égard des mouvements colériques de la part de sa mère, jamais il n'a perçu une once de méchanceté provenant de son père. Celui-ci n'alimentait pas ces échanges autres qu'amoureux, c'est le moins que l'on puisse dire.

 

Yves a ressenti des sentiments d'amour, de haine, de crainte, de joie, sans pouvoir les expliquer et encore moins les exprimer. À 10-11 ans, que faire avec ses émotions, sinon que de les refouler ?

 

Le refoulement, parlons-en. Envoie la poussière sous le tapis et fais semblant de croire qu'elle n'y sera plus avec le temps. Le subconscient, voilà la fameuse poubelle où plus ou moins consciemment, nous jetons tout ce que nous ne pouvons pas digérer, comprendre, accepter de nous-mêmes ou des autres. C'est extraordinaire, comment on peut agir en faisant comme si... Trop facile pour être vrai, c'est la poussière sous le tapis. À mon sens, la confrontation face à toutes sortes de situations qui semblent nous menacer est le début de la fin.

 

Face à l'amitié qui fut le "dada" de Yves, durant plusieurs années, il a dû se rendre à l'évidence, que très souvent il était l'acteur, mais en solo. Autrement dit, il lui arrivait de ne pas avoir la réciproque et cela ne faisait qu'ajouter à son dépit et à son désarroi. Fuyant les groupes, il était tout à fait normal qu'il recherche une mini socialisation si naturelle à l'être humain. Péguy nous donne une certaine réponse en affirmant: " L'amour est plus rare que le génie même... et l'amitié plus rare que l'amour."

 

Vers 1945, Yves et sa famille déménagent pour la première fois, dans une maison qui allait leur appartenir. Avec des emprunts, j'imagine, ses parents ont pu se permettre cet achat, car ils n'avaient pas mis beaucoup d'argent de côté avec 11 bouches à nourrir. À part quelques exceptions, tu avais beaucoup d'enfants et pas d'argent, il était difficile de posséder les deux.

 

Cette nouvelle propriété se situait toujours dans la même ville. En face de la maison, de l'autre côté de la rue, coulait le Richelieu. Ce furent les plus belles années et les plus intenses également que vécut Yves. La famille devait se terminer par une soustraction en '47 par le décès d'un de ses frères de trois ans son cadet et par l'addition de l'arrivée de la toute dernière, au printemps '50. Sa mère était alors âgée de 46 ans, il fallait le faire.

 

Beaucoup plus tard, il a commencé à comprendre ce qu'est une mère.

 

 

 

Ma mère

 

 

Elle est ma mère

Cette femme à l'allure fière,

Une source de vie

Qui ne s'est jamais tarie,

Même multipliée

Avec tant de générosité.

 

Ma mère est celle

À qui je confiais

Mes inquiétudes,

Et qui par ses attitudes

Guidait ma nacelle,

Pour que tout soit parfait.

Ma mère sera toujours

Celle à qui je m'adresserai,

Pour combler tous mes besoins.

C'est elle, qui avec tant de soins,

Réglera tous mes problèmes tour à tour,

Avec cette grande soif d'aimer.

 

Ils étaient trois garçons qui se suivaient encadrés de deux filles. Le trio, les trois Mousquetaires comme ils aimaient s'appeler, que formaient Hector, François (noms fictifs) et Yves, étaient dus à leurs rapprochements d'âge. Le fait que, François ait été malade, cela ralentissait les ébats d'Yves.

 

François avait souvent des maux de tête. Quand, à 9 ans, tu as si mal à la tête, ce n'est pas nécessaire d'avoir fait un cours classique pour se rendre compte que cela est bien physique et non dû à des problèmes de soucis. Jamais Yves n'a pu oublier, ne serait-ce qu'une seule journée, ce frère bien-aimé et il regrette encore, 45 ans plus tard, de ne pas avoir été plus clairvoyant et serviable à son égard. Il a probablement agi et réagi comme un jeune de 12 ans.

 

Entre 1945 et 1947, il a vécu avec sa famille, surtout avec ses parents, ses frères et sœurs plus vieux, des moments inquiétants d'abord, puis déchirants, suite à la maladie de François. Il se rappelle comme si c'était hier, tout ce que son frère a souffert, à cause d'une tumeur cancéreuse. Ce fut un calvaire pour sa mère qui se rendait à Montréal, à l'hôpital Victoria où François avait été hospitalisé et opéré par un célèbre chirurgien du temps.

 

François fut un vrai martyre, il ne se plaignait jamais. Les moments les plus pénibles, c'est lorsqu'il délirait, déchiré par la douleur et sous l'effet des médicaments. Au début de sa maladie, Yves avait 12 ans et il ne saisissait pas toute la gravité de ses malaises. Chacun des membres de la famille se relayait auprès de lui. Il se rappelle que des fois, il "chialait," parce qu'il était comme écœuré de voir que cette situation perdurait. Aujourd'hui, Yves le regrette et il se dit que si c'était à refaire, il agirait différemment. Mais, il a saisi qu'à ce moment-là, il agissait en enfant de son âge qui préférait ses jeux au lieu de passer du temps près de son frère malade et qui perdait souvent sa connaissance temporairement. Ne comprenant pas complètement, pourquoi François perdait le contact avec les autres membres de la famille, il a trouvé ces moments très pénibles.

 

Quand la mort passe près de toi, ou tu ne veux pas la voir ou te te révoltes et tu ne vis pas ces moments qu'on nous dit privilégiés. Même si tout le monde était fatigué et épuisé, sa mère la première, elle fut grande devant la mort d'une partie d'elle-même. Personnellement, Yves a mal vécu ce départ et personne ne lui a dit comment vivre une telle réalité. Ce n'est que plusieurs années plus tard, qu'il s'est exprimé à lui-même, la manière qu'il aurait aimé actualiser le départ de son frère.

 

François est l'image, en ce qui le concerne, de celui qui presse et qui garde tout dans son cœur. Aujourd'hui, Yves se rend compte du courage et de la générosité qu'il a dû déployer pour demeurer avec la famille le plus longtemps possible. Il est resté celui qu'il invoque, à qui il parle quotidiennement. Il a la certitude que leurs relations sont plus fortes que lorsqu'il vivait à ses côtés. "Les morts ne sont pas des absents, mais des invisibles." (Victor Hugo)

 

Ce poème renforce sa conviction de la présence constante de son frère.

 

LA VIE TRANSFORMÉE

 

 

La nature se veut l'encyclopédie

À laquelle nous pouvons nous référer,

Quand notre passage sur le cosmos

A suivi sa trajectoire première.

 

Corps et esprit sont associés

Pour compléter l'œuvre de la création,

En poursuivant, hors le temps et l'espace

Notre vécu, dans une commune union.

 

 

 

 

Comment expliquer la nature de cette relation ? Elle n'a pas été inventée, elle est bien présente. Le souvenir, à lui seul, ne suffit pas pour expliquer ce dynamisme qui rejaillit sur leur communication. Les jours qui ont suivi immédiatement la fin de la vie terrestre de François, Yves a réagi comme un jeune qui ne pensait qu'à lui et qui ne connaissait pratiquement rien sur la vie après la vie. Il s'est répété à plusieurs reprises, pourquoi n'a-t-il pas assumé le départ de François avec autant de sérénité qu'il en a eu lui-même pour partir seul vers l'inconnu ? Ce qui l'aide maintenant, c'est qu'il partage cette idée de Jeanne Laval: "La tombe est le berceau de l'Éternité."

 

Plusieurs événements ont marqué sa vie entre les années '45 à 50. Déjà, il se rappelle que les deux plus vieux ont commencé à travailler et la pension que leur mère leur demandait était la bienvenue.

 

Une concertation se manifestait ouvertement entre les deux soeurs aînées et les plus jeunes, afin d'aider leur maman dans les travaux domestiques. Yves s'en souvient très bien et il était heureux de pouvoir participer à des tâches communes. Ce sont ses premiers souvenirs où il s'est rendu compte qu'il pouvait être utile.

 

N'étant pas d'un physique tellement robuste, mais plutôt svelte, il faisait davantage des travaux domestiques à l'intérieur et à l'extérieur de la maison. Dès son jeune âge, vers les 12 ans, il commençait à réaliser qu'il devait faire sa part pour que tout le travail ne retombe pas toujours sur les deux ou trois mêmes personnes.

 

Il se rappelle s'être fait prier plus d'une fois, soit pour mettre la table ou pour aider à la vaisselle. Il y avait aussi le cauchemar des fameuses commissions. Il lui semblait que son tour venait souvent. Il aurait dû être content de rendre service, mais non, des fois il se sentait égoïste à travers ses refus.

 

Tout compte fait, à mesure qu'il vieillissait, sans qu'on lui demande, Yves offrait ses services devant sa mère épuisée et ses sœurs aînées débordées. C'est ainsi qu'avec les années, les travaux domestiques n'ont plus eu de secret pour lui. Plusieurs années après avoir quitté la maison paternelle, il a continué à travailler pour ses parents, devenus trop âgés et fatigués pour exécuter certaines tâches.

 

Durant une quinzaine d'années, tout en élevant sa propre famille, en effectuant certains travaux chez lui, il continuait, parfois en "chignant", des corvées telles que la pose des fenêtres doubles, le grand ménage du printemps. Il reconnaît, qu'en maintes occasions, son épouse l'encourageait fortement, parfois avec beaucoup d'insistance, afin qu'il aille aider sa pauvre mère, comme elle l'appelait.

 

Yves est fier d'avoir tenu le coup, durant toutes ces années, car il devait bien cela à ses parents. Honnêtement, il avoue que sa mère le payait, pour le "gaz" lui disait-elle. Évidemment, il aurait aimé que d'autres de ses frères prennent une part active à ces services, mais il faut croire que cela ne leur adonnait pas. Il leur en a voulu un bout de temps, mais c'est curieux comme il oubliait vite.

 

C'est vers 12-13 ans qu'il a commencé à vibrer aux réalités qu'il vivait ou voyait vivre autour lui. Yves prenait conscience des avantages et des inconvénients de la vie d'une grande famille. L'aspect matériel était constamment présent et orientait toutes les décisions de sa famille. Il fallait survivre. Ce qui le rassurait, c'était de constater que déjà à cette époque, ses quatre frères et sœurs aînés travaillaient, à temps plein pour les deux garçons et à temps partiel pour les deux filles. Ses sœurs continuaient leurs études par des cours du soir. Tous les autres, c'est-à-dire les six suivants, dont Yves, fréquentaient soit l'école primaire, soit l'école secondaire.

 

Son père travaillait dans un bureau pour la voirie provinciale. Il se souvient qu'après des élections, son père avait perdu son emploi. Même s'il n'était pas un homme mordu de la politique, il en fut victime quand même. Son père a travaillé plusieurs années dans des banques et lorsqu'il s'est marié, il était commis de banque. Il a travaillé comme commis-comptable, dans un commerce, et cela, durant plus de 30 ans, jusqu'à sa retraite qu'il a prise à 79 ans.

 

Il voyageait toujours à pied, il n'a pas eu d'automobile, il n'en aurait pas eu les moyens. Le goût de marcher qu'avait Yves lui vient probablement de son exemple. D'ailleurs, durant toutes ses études primaires et jusqu'en 9e année, il marchait pour aller à l'école. Mais, il ne peut pas dire qu'il n'aimait pas cela, car il avait le temps de décompresser du temps passé en classe. À cette époque, il était assez nerveux et hyperactif, ce qui lui a valu plus d'une remontrance, surtout lorsqu'il a fait ses 5e, 6e et 7e années avec le même religieux, avec lequel il n'avait aucune affinité et je crois que c'était réciproque. Ce furent trois années très difficiles, tant sur le plan académique que sur le plan comportemental. Yves ne conserve pas beaucoup de bons souvenirs de ces trois années d'études.

 

D'intelligence moyenne, il travaillait très fort au niveau de ses matières, mais le climat familial et scolaire, à tort ou à raison, conjugué avec l'instabilité très grande qui le caractérisait à cet âge-là, firent qu'il fut très malheureux. Il avait beaucoup de difficultés en mathématique.

 

Cette discipline, il ne sait pas pourquoi, le mettait hors de lui et il ressent encore le sentiment d'impuissance qui le hantait en ce temps-là. Pour ce qui est du dessin, il mettait des heures, mais les résultats se faisaient attendre. Il se sentait dépourvu de ce côté également. Heureusement qu'il avait une bonne mémoire, ce qu'il ne comprenait pas, il le mémorisait, c'est ainsi qu'il s'en est sorti.

 

Yves se rend bien compte aujourd'hui, qu'il y a eu une faille à quelque part du côté de l'école. En revanche, tout au long de son enseignement, il a appliqué le principe contraire. Il disait à ses élèves, surtout au secondaire: " "Il faut chercher d'abord à comprendre et quand cela est acquis, il est superflu d'apprendre bêtement par cœur".

 

Il est bien évident que par un système d'association et de corrélation, il a corrigé, à maintes reprises, son tir quant à sa façon de travailler, d'étudier, de se comporter. Dire qu'il a appris de ses erreurs, serait assez juste. Mais cela est possible, seulement si à la base, il y a réflexion, analyse et prise en considération de toutes les circonstances entourant ces faits et gestes du passé par rapport au futur.

 

 

Ce qui est dans la poubelle, le subconscient, doit être retiré graduellement et assumé par le conscient. Ainsi, au fur et à mesure que le ménage se fait, des attitudes nouvelles naissent et les comportements sont modifiés d'autant.

 

Lorsqu'à son tour, Yves deviendra professeur, il se guidera beaucoup sur son expérience d'élève, pour ne pas commettre les mêmes erreurs pédagogiques du temps. Il avoue que cela lui a été très utile. Il a mis l'emphase sur cette pensée de Carl Rogers: " Tout professeur en puissance est un facilitateur, une personne qui met les choses sur la table, montre aux gens combien c'est excitant et merveilleux et leur dit de se servir."

 

 

Le jeune homme est toujours un gentilhomme, c'est ce qui vient après qui n'est plus gentilhomme.

Péguy

 

Je te demande de vivre, non de ce que tu reçois, mais de ce que tu donnes, car cela seul augmente.

Saint Exupéry

 

Pour être sincère, il faut savoir se dépouiller de tout ce que l'on a d'artificiel.

M. Danielou

 

Si nous n'avions pas tant de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à les remarquer chez les autres.

La Rochefoucauld

 

On ne construit rien de durable sur le mensonge.

Bernard Barbey

 

Reporter les choses à plus tard, c'est se faire voler du temps.

Édouard Young

 

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