Délinquance chez les jeunes

 

Dossier: Marc Leblanc

Entrevue: Michel Lemay

 

Revue: Notre-Dame (RND Caisse)

Juillet/Août '96

 

 

Dossier: Marc Leblanc, Ph. D. criminologue, Univ. Mtl

 

1- Un problème sérieux

 

Que savons-nous de la criminalité chez les jeunes ?

 

Les délinquants causent un tort inestimable à leurs victimes et ils seront les adultes criminels de demain.

 

La plupart deviennent parents et leur comportement aura une influence sur leurs enfants.

 

La délinquance est perçue différemment selon l'expérience de l'observateur.

 

a) Pour les parents, elle prend la forme de l'impolitesse, de l'incorrigibilité, des vols à la maison, des fugues, de la consommation de drogues.

 

b) À l'école, elle se manifeste par des troubles de la conduite en classe et de l'irrespect pour les professeurs, des bagarres, des vols et surtout, du vandalisme.

 

c) Pour les policiers, le système judiciaire et les professionnels de l'aide, la délinquance est faite des infractions au Code criminel, agressions et vols, et des infractions aux lois civiles sur la conduite automobile, sur la fréquentation des débits de boisson, etc...

 

Nous pouvons percevoir la délinquance de trois manières.

 

a) La délinquance d'occasion: 80 % des adolescents

 

(délits mineurs à caractère bénin)

 

C'est le prix que doit payer un adolescent pour apprendre les frontières des conduites socialement tolérées.

 

b) La délinquance de transition: 10 % des adolescents et 1/2 % des pupilles du tribunal pour adolescents.

 

(délits plus ou moins graves mais limités à une période de temps)

 

Cette poussée délinquante est liée à différents conflits familiaux ou scolaires, des problèmes de changement de statut social.

 

c) La délinquance chronique: moins de 1 % des adolescents et 2/5 des pupilles du tribunal.

 

(délits nombreux, légers et graves)

 

Il s'agit d'une conduite stable.

 

 

L'activité délinquante devient alors un comportement antisocial. Elle est un mode de vie, presque une "carrière".

 

 

Méthodes d'intervention

 

a) La délinquance occasionnelle appelle la compréhension et la tolérance.

 

b) La délinquance de transition suppose une aide appropriée pour sortir le plus rapidement possible de la crise.

 

c) La délinquance chronique exige une intervention précoce et intensive.

 

 

 

 

Taux de délinquance

 

La plupart des sociétés occidentales ont vu la délinquance des adolescents croître de façon constante de la fin de la Deuxième Guerre mondiale à la fin des années 1970,

 

Ensuite, elles l'ont vu se stabiliser (au cours des années 1980 et 1990)

 

Le Québec se situe entre les États-Unis, où le taux de délinquance est le plus élevé parmi les sociétés industrialisées, et la Suisse et le Japon, où les taux sont les plus bas.

 

Exemple

 

À Montréal, 80 % des adolescents ont participé au moins à une infraction au Code criminel au cours de la dernière année.

 

Moins de 10 % à plusieurs infractions.

 

Depuis 1980, les crimes contre la propriété diminuent et les crimes contre la personne augmentent. (12 %)

 

Cette observation est justifiée dans tous les pays occidentaux.

 

En 1985, avant la modification au Code criminel, aucun adolescent n'était inculpé au Québec pour une agression sexuelle, à cause des difficultés d'en faire la preuve devant les tribunaux.

 

Aujourd'hui, (1996) les agressions sexuelles constituent environ 30 % des délits contre la personne dont les jeunes sont accusés.

 

Les adolescents sont aujourd'hui plus réalistes, mais aussi plus émotifs et plus anxieux.

 

 

 

 

 

 

 

 

2- Le doigt dans l'engrenage

 

 

Notre société pave-t-elle l'autoroute de la délinquance ?

 

Cinq stades de développement de l'activité délinquante.

 

 

- stade de l'apparition: entre 8 et 10 ans

 

activités bénignes (menus larcins)

 

 

- stade de l'exploration: entre 10 et 12 ans

 

vols à l'étalage, vandalisme

 

 

- stade de l'explosion: 13 ans

 

vol simple, désordres publics, vols avec effraction et le vol commis sur une personne.

 

 

- stade de la généralisation: autour de 15 ans

 

le commerce des drogues, le vol d'un véhicule moteur, le vol grave et l'attaque d'une personne

 

 

- stade du débordement: à l'âge adulte

 

formes plus astucieuses ou plus violentes de criminalité

 

 

 

Les familles les plus déficientes face à la délinquance sont:

 

 

- les familles monoparentales formées autour du père

 

 

- les familles reconstituées

 

 

- les familles monoparentales formées autour de la mère

 

 

L'encadrement de l'adolescent est le premier rempart contre la délinquance.

 

Le deuxième rempart: les liens affectifs entre l'adolescent et ses parents et la qualité des modèles parentaux.

 

Le troisième rempart: la qualité des rapports entre les parents et les caractéristiques de la famille.

 

 

 

3- Au gré des influences

 

 

Il suffit de peu, parfois pour produire un délinquant plutôt qu'un honnête citoyen.

 

Tous les délinquants n'ont pas des difficultés d'apprentissage ou des conduites inadaptées à l'école, et les inadaptés scolaires ne sont pas tous des délinquants.

 

- Il s'agit de l'éducation des parents, de la performance, des liens avec l'école: attachement au professeur, intérêt pour les matières scolaires.

 

- Il s'agit également de la conduite en milieu scolaire et des sanctions imposées par les autorités de l'école.

 

 

Ces deux facteurs ont un lien direct avec l'activité délinquante.

 

Les amis délinquants semblent constituer une condition tout à fait propice à l'aggravation des conduites délinquantes.

 

Certaines activités encouragent la conduite délinquante:

 

- consommation de drogues

- fréquentation des arcades

- activités sexuelles précoces

 

 

 

 

 

4- Prévenir et traiter

 

 

La lutte contre la délinquance commence tôt et dure longtemps.

 

L'école avec la famille est un des lieux privilégiés pour enseigner le respect des biens et des personnes.

 

Les enfants anxieux et solitaires sont ceux qui manifestent le niveau de délinquance le plus élevé, après les enfants agressifs.

 

Plus l'adolescent est jeune, plus ses activités délinquantes risquent de persister et, en conséquence, il convient d'appliquer une intervention plus intensive aux plus jeunes plutôt qu'aux plus vieux.

 

 

Entrevue: Michel Lemay, médecin, psychiatre, docteur ès lettres, spécialiste de l'enfance en difficulté.

 

 

 

"La crise des jeunes actuellement est le parfait reflet de la crise des adultes."

 

Distinction entre la violence et la délinquance.

 

La violence est un acte agressif dirigé contre autrui.

 

Il y a des gestes délinquants qui ne sont absolument pas violents.

 

On ne peut vivre vraiment si on n'arrive pas à développer un réel sentiment d'identité.

 

 

Qui suis-je ?

Qu'est-ce que je fais ?

Avec qui ?

Au nom de quoi ?

 

Pour répondre à ces questions, il faut se construire une identité personnelle.

 

Pour édifier une identité, il fat pouvoir se raccrocher à une famille, à une société qui dit : "C'est clair. Ceci est permis. Cela ne l'est pas."

 

Or, à l'heure actuelle, la société elle-même est en crise, comme société et dans ses membres.

 

L'adolescent va passer d'une identité imitatrice (valeur et points de vue venant des parents et de l'école) à une identité plus personnalisée.

 

On dénonce aujourd'hui la violence sur tous les tons. Mais n'y a-t-il pas chez les jeunes une agressivité qui est normale ?

 

Il ne fait aucun doute qu'il y a dans la vie une agressivité qui est nécessaire. Ainsi, il y a un désir d'arriver, de réussir qui est essentiel à tout être humain.

 

Ça prend un certain dynamisme pour résoudre les conflits.

 

On peut appeler ce dynamisme "une certaine violence", ou "une certaine agressivité" ou encore "élan vital."

 

Ce qui est certain, c'est qu'il s'agit bien là d'une force qui nous amène à vouloir réussir et donc à vaincre et aussi à se vaincre.

 

À proprement parler, la violence existe dans la mesure où il y a agression contre l'autre ou contre soi-même.

 

(la mutilation, le suicide, le découragement)

 

C'est la force destructrice qui pose problème et non le dynamisme vital, même s'il peut aboutir à la violence.

 

De toute façon dans la vie, il faut se battre. Contre les autres, mais surtout contre soi-même.

 

On est en lutte constante avec les forces qui sont en nous. Et cela ne peut se faire sans combat et sans violence.

 

Les difficultés d'adaptation sociale apparaissent très tôt chez les jeunes.

 

C'est au cours des premières années de la vie que les bases de l'identité personnelle se mettent en place.

 

Il y a certainement des attitudes familiales qui favorisent la délinquance.

 

Il y a les conflits conjugaux qui se répètent ou se prolongent et qui ne sont pas expliqués à l'enfant.

 

Il y a aussi la séparation.

 

Les délinquants ne sont-ils pas toujours un peu déroutants?

 

 

Ce qui est terrible du délinquant, c'est qu'il sape notre confiance en lui.

 

Le délinquant au fond, c'est quelqu'un qui bloque le rouage de la vie sociale.

 

 

Conclusion

 

On en revient toujours à l'identité et à la socialisation.

 

C'est à partir de là que l'on peut comprendre la délinquance et ses causes, que l'on peut comprendre la personne, dans la mesure où elle se laisse comprendre.