Plus de 20 ans de carrière en quelques pages

textes de Louise Desaulniers

Au seuil du visible

Originaire de Chicoutimi, Guy Langevin s'installe à Trois-Rivières au milieu des années soixante-dix pour y poursuivre des études en arts visuels. Bachelier de l'Université du Québec à Trois-Rivières, il est membre depuis le début des années 1980 de l'atelier de gravure Presse Papier et du Conseil québécois de l'estampe pour lesquels il fut président.

Tout en explorant le dessin et la peinture, l'artiste s'intéresse à différentes techniques d'estampe selon leurs capacités à traduire ses préoccupations. D'abord dessinateur, il réalise des sérigraphies lors de la première phase de sa démarche. Peintre, il se passionne pour la lithographie, exploitant le grain particulier de la pierre calcaire et les effets de transparence propres à cette technique. Alliant peinture et dessin pour des oeuvres de grand format, il découvre alors l'univers fascinant de la manière noire. Cette technique, exploitée par peu d'artistes, permet d'obtenir un noir très dense. Les traits qui surgissent de celui-ci modulent avec raffinement l'intensité de la lumière.

Série entre-deux #9, 1979

Guy Langevin invite à découvrir un panorama d'oeuvres sur papier réalisées depuis 1980 essentiellement en lithographie et en manière noire. Représentatives d'une démarche effectuée simultanément en dessin et en peinture, elles rendent compte avec justesse de l'ensemble des périodes artistiques. Son parcours, éminemment constant, démontre un souci à traduire l'essentiel, l'intemporel, l'universel. Déterminé à représenter l'humain, il a entrepris l'étude de ce sujet pour en extraire tout le potentiel afin d'atteindre le seuil de l'invisible. Il ressasse surtout le sujet de la mort, amenant tous et chacun à plonger dans l'abîme de l'incompréhensible.

Sans titre, dessin, 1982

 

Rêveries poétiques, 1978-1983

Guy Langevin explore dès le début de sa carrière, en 1978, le corps humain, particulièrement le corps féminin. Les toutes premières lithographies présentent un personnage passif, éclairé d'une lumière franche, situé dans des intérieurs reconnaissables, des espaces tangibles. Certaines parties du corps sont mises en évidence par des encadrements de traits noirs. La superposition de ces rectangles sur le dessin de base illustre une volonté d'explorer le langage corporel. Le visage même du personnage importe peu. Le propos n'est pas le portrait d'un individu spécifique mais bien la représentation du genre humain.


Dulcissme, totam tibi subto me, crayon et encre, 1982

La composition des oeuvres ultérieures est divisée en deux parties juxtaposées. Dans l'espace du haut, on retrouve le corps féminin présenté dans un intérieur de maison. L'espace du bas ne présente que le corps tout à fait ressorti du contexte. L'oeil voyage de haut en bas, s'attardant ou s'arrêtant uniquement sur le corps. En détachant le motif principal de son environnement, l'isolant hors du temps et de l'espace, l'artiste lui accorde ainsi toute son importance. Le personnage, toujours passif, ne manifeste aucun geste, aucun signe de vie. Les formes du corps sont magnifiées pour elles-mêmes et transmettent des instants privilégiés. On y retrouve, dans ces oeuvres et celles qui vont suivre, qu'un seul personnage. Le discours sur la solitude s'installe.

Être sans dessous-dessus, médium mixte, 1983

Une oeuvre transitoire annonce une nouvelle série. Une large gestuelle noire accompagne le dessin d'un corps bronzé assis sur un banc. L'auteur subdivise encore la surface de travail mais des abstractions riches de mouvements s'accaparent une large partie des espaces. La couleur éclate dramatiquement jusqu'aux abords de la partie dessinée qui présente un corps féminin, motif récurrent de la démarche. L'artiste confère alors au personnage des positions ou des élans qui s'associent à la gestuelle des abstractions créant un dialogue entre les deux surfaces. Le sujet, traqué, n'a comme refuge qu'un espace de manoeuvre réduit. Le tourment des formes abstraites fait appel à une vie intérieure, à des sentiments troubles, à des émotions qui se bousculent. Le personnage est aux prises avec ses propres mouvements intérieurs.

Énoncer le néant, 1984-1991

 

L'auteur délaisse la division de la surface, réintroduisant le personnage dans un espace où des effets de transparence, de profondeur et de mouvements établissent des liens entre la gestuelle et le malaise plus évident du sujet. Celui-ci est maintenant enveloppé d'une toile qui le moule étroitement, ne laissant entrevoir que des parties de lui-même. Le contraste de la blancheur du tissu avec l'environnement foncé oblige le regardeur à s'attarder au personnage. L'espace animé dans lequel il baigne transmet une insécurité, voire une agression. Aucune référence à une réalité concrète n'est donnée concentrant l'attention sur le personnage.

Jardin d'âmes I, dessin, 1985

Hors du temps, hors de l'espace, il est replié sur lui-même, s'enfermant dans son univers. Le discours s'élabore non pas seulement en un propos sur la solitude, mais sur un malaise, une peine, un mal de vivre. Ce corps, méconnaissable, énonce à la fois une forte douleur et la fin d'une vie. Couché, enveloppé d'un linceul, cristallisé dans le temps, il évoque le sort inhérent de tout être vivant, devenant un symbole universel. Le regard que l'on porte sur les oeuvres, à l'opposé de celui dirigé sur la mort médiatisée, implique le spectateur. Cette identification s'opère par l'absence d'une cause qui permettrait de se situer et de s'en distancer. L'être fantomatique, se dérobant sous les replis de l'étoffe, simule un corps mort, drapé dans un linceul mais le décès n'est pas encore survenu; il est éventuel. L'illustration de la mort par Langevin ne s'effectue pas par la représentation d'un être qui semble sommeiller mais par le fait que le sujet semble réfléchir à sa propre mort. L'image projette celle d'un individu troublé par cette idée, s'écartant lui-même du monde des vivants.

La solitude de la peur , encre fusain, crayon, 1985

Durant cette période, l'artiste explore simultanément le thème de la solitude. Toujours couché, le personnage se retrouve ultérieurement non plus simplement allongé mais très replié sur lui-même. La gestuelle mouvementée, toujours présente pour illustrer le néant, évoque paradoxalement le vivant. La couleur bleue, absente jusqu'alors dans la production, émet étrangement la tranquillité du ciel mais le traitement suggère un tourbillon, une force concentrique qui ramène vers l'intérieur. Le linceul se transforme en voile que l'on a manipulé, tordu, entortillé dans tous les sens, formant des noeuds, des épaisseurs, lui prodiguant ainsi une capacité d'encore mieux protéger certaines parties du corps. La durée de ce processus indique, pour une première fois, le temps, un moment qui se prolonge, difficile à traverser. La tête et le bassin se trouvent prisonniers du tissu selon la propre volonté du sujet. Les mains, crispées, indiquent qu'il ne souhaite pas s'en libérer. Même s'il laisse voir des parties de son corps, personne ne pourra s'en approcher. Il s'enferme dans une enveloppe de tissu, dans sa propre enveloppe de chair.