Détournement de l'intérieur, 1984-1991

Dissimulé par le tissu, le personnage se cache, se protège, évitant les regards indiscrets qui pourraient percevoir la peine, l'angoisse, la peur. Son immobilité, sa passivité exprime l'impossibilité d'agir. Recroquevillé, enfermé sur lui-même, il affirme un malaise, traduisant la difficulté d'être ou la peur d'une agression fatidique. Il présente des parties vulnérables comme la gorge devenant ainsi une victime, qui par la suite tourne le dos, se réfugiant dans son corps. Le haut du dos dévoilé manifeste le désir d'une caresse, le besoin de s'ouvrir, d'écarter doucement l'enveloppe de tissu pour attirer l'attention, mais exprimant à la fois la fatigue qui s'y loge. Le rouge, parcimonieusement utilisé, indique une angoisse subite, prenante, incontournable, intransigeante, un éclat de douleur.

Cap d'espoir, acrylique et crayon, 1988

Aucune distraction n'est possible dans cet abîme. La raison même du tourment n'est pas connue. Crainte de la mort et peine de la solitude s'entrecroisent. Le sujet rend compte d'une obligation de vivre ses propres émotions, de les débattre, de les traiter soi-même. L'artiste nous fait pénétrer dans l'univers de la solitude, où l'on occupe tout l'espace et, en même temps, rien du tout. L'esprit du sujet est livré à lui-même pour tenter de trouver une justification à son existence. Le personnage toujours méconnaissable peut être n'importe qui ou soi-même. L'identification au personnage est de nouveau possible. L'angoisse véhiculée s'impose à chacun qui, en des lieux et des moments secrets, s'est retrouvé dans des situations similaires. L'attention du regardeur est détournée le forçant à entrer en lui-même, à s'exclure du monde, le poussant à se comparer, à se mesurer avec l'univers, son univers.

Aube future et retrouvée, acrylique et crayons, 1988

Dénoncer le néant, 1991-1993

Hurler son silense, acryliques sur papier, 1992

À partir de 1991, le voile disparaît brusquement écartant du coup l'idée de la mort pour se concentrer sur le trouble d'un être vivant. Une oeuvre charnière présente un personnage, tête penchée, protégeant celle-ci par ses bras. Toujours replié, tourmenté, il ne se dissimule plus par un voile, il s'expose aux autres, à la vie. La comédienne Marie Brassard devient le modèle de cette série, incarnant un personnage maintenant reconnaissable et qui surgit d'une obscurité envahissante. L'attention se porte sur les mains crispées et sur le visage maintenant à découvert. Le sentiment trouble des oeuvres précédentes éclate vivement heurtant directement le regardeur. Les mains jouent un rôle de premier plan. Celles-ci, lorsque crispées, tentent de tout déchirer, principalement le visage; détendues, elles établissent une distance, créant une barrière, accentuant l'impossibilité d'avoir accès au drame. La cause de la peine reste mystérieuse mais, inéluctablement, elle existe et en dévoilant le visage du personnage, l'artiste livre avec plus d'intensité son intimité, son propre mal de vivre. Le drame raisonnable auquel nous faisions face, se transforme en une vive douleur déstabilisant le regardeur par tant de franchise, de dureté. Ayant fait preuve d'une bonne maîtrise du dessin, l'artiste se permet de déformer légèrement les corps afin d'accentuer les gestes, l'élan, le sentiment. Il amplifie, non le paraître, mais l'être. Une inversion s'est produite dans les lithographies. La transparence des fonds se retrouve dans cette peau innervée par une trop forte émotion, transmettant elle-même la douleur, doublant l'expression du visage.

La mort en personne, 1994 - 1996

Le personnage cesse, tout aussi brutalement que pour l'abandon du voile, de se déchirer lui-même. En se calmant, il semble s'ouvrir au monde, présentant un corps sensible et vulnérable. Robert Lepage prépare alors la mise en scène de la pièce Macbeth de Shakespeare. Marie Brassard fait partie de la distribution, jouant le rôle de Lady Macbeth, personnage qui rejoint particulièrement Langevin. La dualité de cette femme mauvaise et ambitieuse mais dont les actions sont motivées par l'amour, en fait un personnage profondément déchiré. Langevin s'en sert pour une mise à nu de l'humain, démontrant sa fragilité.

Le complot,acrylique sur toile, 1994

Il s'inspire d'oeuvres anciennes, celles de Georges de La Tour (1593-1652), pour intégrer un objet lumineux en tant qu'élément symbolique. La chandelle permet la découverte par la possibilité qu'elle offre de lire un texte, de voir l'autre. Elle devient un objet que l'on tente d'apprivoiser pour en extraire une connaissance. Mais la lumière crue qu'elle projette rend la chair plus sensible, le corps plus vulnérable. Le contraste des blancs et des noirs relève l'antagonisme du personnage tout comme l'ombre du bras sur le corps, scindant celui-ci en deux, entre la raison et la passion.

La Chute de Gruoch, mezzotint, 1994

Le personnage solitaire est délaissé au profit d'une relation à l'autre. La lumière effleure les corps. Leur proximité rend la chair plus présente, plus sensuelle. Mais, le contact avec l'autre ne se fait pas sans douleur. Le visage de Lady Macbeth présente des expressions de déchirement. L'enchevêtrement des personnages suggère plus un combat qu'une douce relation. Le jeu des bras crée des barrières, énonçant l'emprisonnement. L'autre entre en scène mais les thèmes privilégiés ressortent de nouveau, le tourment intérieur, l'éventuelle solitude et la mort telle qu'imaginée par Lady Macbeth.

Une prochaine étape se dessine dans l'oeuvre de Langevin en attribuant à toutes formes de vie, l'importance de sa fin. C'est de la mort dont il sera question, pas uniquement celle des humains, mais de tout être vivant. Inéluctablement, l'artiste saura nous rejoindre, nous toucher, nous bousculer.

Louise Desaulniers, 1996

La jeune fille et la mort II, acrylique sur toile, 1997