Ne pouvant plus devenir membre de la compagnie de Jésus, René Goupil se transporte en Nouvelle-France par la seule flotte disponible, en 1640. Ancrée en face de Dieppe (France) avec tout son monde à bord, cette flotte de trois vaisseaux doit d'abord essuyer une tempête pendant plus d'un mois avant de pouvoir partir en fin d'avril. Après avoir échappé par deux fois à des frégates ennemies dans la Manche, elle atteint Tadoussac (Canada) aux derniers jours de juin. Et tous les passagers débarquent enfin à Québec au début du mois suivant.
Immédiatement, René Goupil se met à la disposition des Jésuites qui ont déjà plusieurs missions d'établies en Nouvelle-France. Il n’existe pas encore de preuve à l’effet qu’il se soit donné à eux par contrat, bien qu’il se comporte comme un donné — oblatus.
À cette époque, le donné est un domestique qui se lie au service des Jésuites, par contrat et pour la vie mais sans recevoir de salaire. Ces derniers s’engagent à pourvoir à ses besoin, l’utilisent comme homme à tout faire et peuvent aussi l’employer comme homme de métier s’il en a un. Le contrat en bonne et due forme de Goupil n’a pas encore été retrouvé. Aurait-il même existé?
D’ailleurs de courte durée, cette institution des donnés n’avait jamais reçu une approbation enthousiaste des hautes instances européennes de la compagnie de Jésus.
René Goupil œuvre à Sillery et c’est le jésuite Paul le Jeune qui le révèle dans le Vieux Registre de Sillery ou Liber Baptizatorum alors que René Goupil devient le parrain d'un Amérindien le 30 décembre 1640.
Tout d'abord le 18 novembre 1640, Paul le Jeune baptise d'urgence un Améridien du nom d'Atouré, sans toutes les cérémonies rattachées au baptême solennel.
En l’an du Seigneur 1640, le 18 novembre, moi, Paul le Jeune, prêtre de la société de Jésus, j’ai baptisé sans cérémonies, en danger de mort, un homme adulte, marié, dont le nom indigène était At8ré: je ne lui ai pas donné de nom.Le symbole 8 représente le son amérindien OU.
Et le père Paul le Jeune avait écrit son nom amérindien... ainsi![]()
Plus d’un mois plus tard, Paul le Jeune, voyant les nombreux oublis faits par René Ménard lors de l'inscription des trois cérémonies du 30 décembre, biffe le tout et réécrit le baptême des deux Amérindiennes à la page suivante.
En ce qui concerne l’identité du domestique présent le 30 décembre lors des cérémonies complétées du baptême d’Atouré, le Jeune viendra apporter les précisions nécessaires par cet ajout placé, entre deux lignes, après le baptême qu'il avait donné d’urgence à ce même Amérindien le 18 novembre:
Par la suite, il fut nommé René, lorsque les cérémonies furent complétées. René Goupil en fut le parrain.
C'est donc au cours des cérémonies du 30 décembre 1640 que René Goupil est devenu parrain.
Voici comment René Ménard avait originairement inscrit les cérémonies biffées par Paul le Jeune:
En l’an du Seigneur 1640, le 30 décembre, moi, René Ménart, prêtre de la société de Jésus, j’ai baptisé avec les cérémonies dans l’église Saint-Joseph deux femmes (Mitchiganik8e…8r8aban8k8e).
[...]
Le même jour et à la même heure, cet homme adulte qui avait été baptisé le 18 novembre parce qu’on le croyait en danger de mort imminent, a reçu les cérémonies qui manquaient au rite du baptême. Il fut appelé René Atouré par le domestique.
In extenso ci-dessous, les inscriptions du vieux Registre de Sillery:
Et durant 2 années complètes passées à Sillery, René Goupil est domestique chez les Jésuites.
De plus, il exerce la chirurgie à l’hôpital voisin.
Et pour ne rien faire de son chef, quoi qu’il fut pleinement maître de ses actions, il se soumit totalement à la conduite du Supérieur de la Mission qui l’employa deux années entières aux plus vils offices de la maison, desquels il s’acquitta avec beaucoup d’humilité et de charité.
On lui donna aussi le soin de panser les malades et les blessés de l’hôpital.
Comme le besoin d’un chirurgien devient beaucoup plus pressant à la mission que les Jésuites maintiennent chez les Hurons, Goupil accepte d’y aller après en avoir obtenu la permission de son supérieur jésuite.
LA CAPTURE
Une flottille huronne de quarante personnes dont font partie René Goupil, Isaac Jogues et Guillaume Cousture, part des "3 rivieres le 1r d'Aougst" 1642 en suivant la rive nord-ouest du "grand fleuve de sainct Laurens." Elle dépasse l'actuelle ville de Berthier, QC, le 2 au matin, et se rend jusqu'à l'emboucheure de la petite rivière St-Joseph située à quelques kilomètres plus loin, là où les éclaireurs hurons observent des traces de pas fraîchement imprimés sur la grève d'argile recouverte d'un peu de sable.
"Il n'importe! dit Eustache Ahatsistari, vertueux capitaine huron fougueux, ils ne sont pas en plus grand nombre que nous; avançons & ne craignons rien."
"Vix milliare vnum," à peine un mille plus haut que cette petite rivière, tout ce beau monde impavide tombe dans une embuscade tendue par soixante-dix Agniers guerriers [les Mohawk Warriors de nos jours] qui les attendent justement de chaque bord du St-Laurent, s'y rétrécissant à cet endroit stratégique.
"L'ennemy caché dans des herbiers & dans des brossailles, s'esleve avec une grande huée, deschargeant sur nos canots une gresle de balles. Le bruit de leur arquebuze effara si fort une partie de nos Hurons, qu'il abandonnerent leurs canots & leurs armes, & tout leur equipage, pour se sauver à la fuitte dans le fond des bois."
"Herbiers … brossailles" à peine un mille en amont de la rivière St-Joseph.
Photo - Jean Quintal, 2002.
Les Iroquois pourchassent les fuyards, les ramènent sur la grève et malmènent leurs prisonniers. Ceux qui ne sont pas tués, sont transportés, avec le butin saisi, sur la rive sud du St-Laurent vers un fort que ces Iroquois ont bâti environ une lieuë plus haut que l'embouchure de leur rivière, là où se trouve l'actuel Monastère des Moniales Clarisses de Sorel-Tracy, QC.
LES FIGURES
Durant la petite fête et le partage du butin qui se tiennent au fort iroquois, un artiste Kanienkehaka en profite pour griffonner le visage des victimes sur les arbres environnants [le mot iroquois Kanienkehaka veut dire Agnier en français, Agnierrhonon en huron, Mohawk en anglais, ou Maqua en hollandais].
Ces Iroquois ont pris l'habitude de se servir des arbres pour raconter leurs hauts faits d'armes: "…Ces Barbares remontans en leur pays, dépoignoient leurs victoires sur les arbres qui bordoient l'emboucheure de leur Riviere. Ils plantoient sur ses rives les testes de ceux qu'ils avoient massacrez. Ils griffonnoient le visage de leurs prisonniers. La figure du pauvre Pere Isaac Jogues, y paroissoit entre les autres, & maintenant on y voit le grand Estendart des predestinez. C'est une haute Croix, que Monsieur le Gouverneur fit élever sur les ruines de leurs trophées, justement le jour de l'Exaltation de la Saincte Croix [14 septembre], avec une pieté & une consolation tres-sensible de nos François, In hoc signo vinces. Jesus-Christ sera notre victoire…"
Il faut se souvenir que Monsieur le Gouverneur de la Nouvelle-France, Charles Huault de Montmagny, est venu fonder le 13e iour d'Aouft l'actuelle ville fusionnée de Sorel-Tracy à l'emboucheure de la rivière des Hiroquois, en y construisant un "Fort de Richelieu" nommé ainsi par les contemporains de ce temps-là. En fin de construction de ce fort dit "de Richelieu" en ce lieu dit "Richelieu", les soldats-charpentiers sont attaqués, repoussent les Iroquois et les pourchassent jusqu'à leur fort à eux, où ils découvrent avec étonnement des arbres avec leurs affiches et cette figure qui "y paroissoit entre les autres."
La bonne Mère Marie de l'Incarnation, dans son silence cloîtré, apporte des données nouvelles, plus détaillées et des interprétations quelque peu différentes au sujet de cet affichage: "On a trouvé au même lieu douze têtes peintes en rouge qui est une marque que ceux-là seront brûlez, six autres peintes en noir, qui est un indice que ceux-cy ne sont pas encore condamnez, et une seule élevée au dessus des autres, qu'on croit être celle du bon Eustache grand Capitaine Huron, qui avoit été baptisé depuis peu de temps, et qui avoit fait merveille, pour soutenir notre sainte Foy. C'étoit le plus grand ennemi des Hiroquois, et qui remportoit souvent des victoires sur eux… Notre Thérèse non plus que son Cousin n'étoit point peinte comme les autres; c'est une marque qu'ils ne sont plus liez, et qu'ils la garderont libre parmi eux. Pour le reste des vingt-sept on croit qu'ils ont été brûlez; l'on n'en recevra des nouvelles certaines que par quelques fugitifs: car tout ce que je viens de dire nous a été rapporté par quatre femmes qui se sont sauvées d'un grand nombre d'Algonguins qui furent pris l'hiver dernier par les Hiroquois. Ils tuèrent tous les hommes et réservèrent environ vingt femmes pour remplacer un pareil nombre des leurs, que les Algonguins avoient fait mourir peu de temps auparavant." Mère Marie de l'Incarnation fait connaître ses sources de renseignements dans la lettre susdite qu'elle écrit à sa supérieure de France.
Carte: Capture - Figures. 1642 - 2002
Dessin à l'échelle - Jean Quintal, 2003.
Après cette courte pause pour la pose chez l'artiste et le partage du butin saisi, les modèles sont priés sans pitié de partir vers l'Iroquoisie, pays de leurs vainqueurs localisé dans le nord de l'actuel État de New York (É.U.d'A.). Tant en chemin qu'en début de captivité, ces prisonniers de guerre sont caressés par mult bastonnades, arrachages des ongles, mâchures des doigts avec ou sans amputations, brûlures des parties sensibles, garrottages, scalpements, taillades de chair et autres câlineries semblables.