Ci-git un peuple
mort en chemin pour navoir pas su où il allait.
En 1970, sur la murale
du Grand Théâtre de Québec, lartiste Jordi
Bonnet avait gravé, au grand scandale dun bon nombre de
Québécois, cette phrase du poète Claude
Péloquin : Vous êtes pas tannés de mourir, bandes
de caves? Cest assez!»
La phrase fit scandale
à lépoque et daucuns supplièrent les
autorités de lillustre bâtiment, consacré
aux beaux-arts, de faire disparaître un tel affront à la
grande culture. Il faut en convenir, le texte nétait pas
écrit dans un français impeccable. Cependant, il avait
le mérite de dire ce que ça voulait dire.
Bien des
Québécois ont lu ce texte en se rendant écouter
les artistes «provinciaux», les vedettes du grand
théâtre et de la chanson internationale. Plusieurs
lont cité dans un écrit quelconque et, trente ans
plus tard, quelques jeunes Québécois se souviennent
davoir lu, quelque part, cette courte phrase dans un quelconque
texte, dans une revue ou dans un papier qui parlait de lapathie
du peuple québécois.
Claude Péloquin
était-il allé trop loin en «nous» traitant de
«bandes de caves» ? Pas sûr ! La précision
était là; leffet fut remarqué mais les
Québécois ne prirent conscience que partiellement
quils étaient ce qui était écrit sur le
mur de lillustre théâtre. A mon sens, il faudrait
réécrire ce texte en lui donnant les couleurs du temps,
la teinte dune époque tricotée par le nihilisme,
le défaitisme, le nombrilisme, lindividualisme, le
narcissisme. Car, lavachissement est à son comble. Le
peuple se meurt de ne plus avoir didéaux, de combats
collectifs. Il lui faudrait un électrochoc, un sursaut qui
viendrait de lintérieur. Un coup de théâtre,
quoi!
Comme le peuple ne
semble pas avoir compris, trente ans après, je sens en moi
monter une certaine colère. Je sens que je dois dire ce que je
vais écrire, comme un coup de coeur, comme un cri qui se doit
dêtre lancé.
Québécois,
vous êtes pas écoeurés, tannés,
exaspérés, fatigués, en beau maudit, en beau
fusil, en beau tout ce que vous voudrez, de vous faire exploiter,
manger la laine sur le dos; vous nêtes pas tannés
de vous faire mentir, de vous faire culpabiliser par les forces
économiques, les forces politiques, les propagandes, les
publicités fédérales, les publicités
québécoises, les annonces dans les journaux de vendeurs
de toutes sortes de choses qui ne vous serviront à rien ? Vous
nêtes pas tannés de vous faire mener par des gens
qui nont le goût que de garder le pouvoir pour mieux
sengraisser, se remplir les poches, tannés de voir des
gens courir après le même pouvoir pour faire exactement
ce quils ont dénoncé chez ceux qui
lexerçaient avant eux ?
Vous êtes pas
écoeurés, tannés, fatigués dentendre
parler les politiciens, de gauche ou de droite, du centre et de
lextrême centre, dire toujours ce quils ont envie
de faire avec les moyens quils nont pas et nont
aucun espoir davoir, de vous faire claironner par ces
mêmes politiciens que cest toujours la faute du
gouvernement précédent si ça ne marche pas, que
cest toujours la faute de lautre gouvernement si ce
gouvernement dici ne fonctionne pas, que la Constitution, ce
nest pas si important que cela et que même si le
Québec na pas signé celle de 1982, ça peut
fonctionner quand même, alors que ceux qui crient de telles
inepties savent bien que cest tout à fait le contraire,
que tout pays normal vit à partir de sa première loi
écrite qui est la loi constitutionnelle de base et que
cest sur celle loi fondamentale que sassoient toutes les
autres lois écrites par le Parlement ?
Vous êtes pas
tannés de vous faire lessiver le cerveau tous les soirs avec
les bulletins de nouvelles qui recommencent et répètent
«ad nauseam» toujours les mêmes niaiseries sur Mom
Boucher, sur les meurtres de la veille, les scandales sexuels de
lÉglise catholique romaine, sur les divorces, les
séparations, les enfants et les femmes battues, les
avortements à la tonne, les vieillards abandonnés au
bout des rues, les décrocheurs de nos belles écoles
chromées et polyvalentes, les récriminations de nos
prisonniers mieux logés que nimporte quel pauvre de nos
cités dortoir, nos pauvres qui gèlent dans les rues de
Montréal en plein mois de février ? Vous êtes pas
tannés dentendre Jean Charest nous dire quil n'a
rien à nous dire, de voir le petit Mario dire quil peut
tout faire en ne nous montrant jamais comment il pourra le faire, de
voir Landry, un matin, séparatiste, glissant sur les chiffons
rouges et le lendemain, encensé les fédéraux
parce quil a reçu un petit chèque inattendu,
inespéré, claironnant comme Duplessis, quon nous
a tout simplement remis notre butin ?
Vous êtes pas
tannés de nentendre que du négatif, des choses en
noir, des bulletins de nouvelles qui commencent par les meurtres de
la rue Saint-Laurent, les vols, les viols, les escroqueries dans les
gouvernements, les conflits dans les hôtels de villes, les
vendeurs de «pot» dans nos écoles, les filles-mères
désolées, les sidéens qui ne se comptent plus,
les malades qui dorment dans les corridors, les médecins
essoufflés, les garde-malades épuisées, les
enseignants ébranlés et en «burn out», les
écoles qui se cherchent, qui parlent déducation
mais qui nen connaissent plus le contenu et le sens du mot, les
étudiants désorientés, déboussolés,
sans idéal, qui décrochent à pochetée
même si on les entretient à coup de milliards par année?
Vous êtes pas
tannés de voir nos richesses naturelles senvoler, notre
pays spolié, vendu au plus offrant, nos usines fermées,
notre décor pollué, nos mers empoisonnées, nos
lacs vidés, nos rivières saccagées, nos
forêts dilapidées par des compagnies venues de
létranger ? Vous êtes pas tannés de voir
nos épargnes engraisser les pouvoirs étrangers, nos
économies senvoler, notre travail méprisé,
nos sueurs engraisser lexploitant venu de je-ne-sais où
et du «cheap labor» de vos concitoyens exploités ?
Vous êtes pas tannés de voir tout ça, devant
vous, en écoutant vos télé-romans
préférés, vos parties de hockey bien
organisées, avec vos peanuts et vos bières qui vous
font engraisser ?
Vous êtes pas
tannés dentendre les nouvelles du fédéral
avec les odeurs de scandales qui flottent sur la Chambre des
communes, la barque bloquiste qui voit ses matelots quitter
lembarcation qui coule, la barque péquiste dans la
même position avec un capitaine sans vision, mettant le cap sur
tout, sauf sur lessentiel qui est la souveraineté? Vous
êtes pas tannés de voir le parti, voué à
lindépendance, devenir de jour en jour, voué
à la dépendance, à la sauvegarde des
intérêts personnels de léquipage, la
satisfaction des petits goûts personnels des passagers, leurs
carré de sable, et leurs petits joujoux du moment dont ils ne
peuvent plus se passer ?
Vous êtes pas
écoeurés dentendre tout cela ? Vous êtes
pas écoeurés de vivre de même, dans le trou, dans
le noir, dans le nihilisme, le suicide collectif et individuel ? Les
Québécois avaient, en 1970, il me semble, dans leur
coeur, un grand projet, beau, net, ensoleillé, stimulant,
pouvant faire chanter, à lépoque où il est
né, tout un peuple qui se levait dans lenthousiasme et
la fierté, lui faire crier que cétait le
début dun temps nouveau, si longtemps
espéré ?
Même là
aussi, le peuple québécois na pas réussi.
Là aussi, il a manqué son coup parce quil y a eu
des gens qui lont méprisé, qui lont
bafoué dans ce quil y a de plus beau au monde, à
savoir la liberté et les engagements personnels et collectifs
pour la faire fleurir en des moments inespérés.
Là aussi, on a vu et entendu des gens qui ont dit que le
peuple nétait pas capable, que tout allait se faire tout
seul, sans combat, et que tout allait surgir comme par pure
nécessité, comme par enchantement, parce que la
liberté, selon eux, était inévitable, à
portée de mains, sans combat obligé!
Jai envie de vous
crier, de vous dire, Québécois endormis, sommeillants,
écrasés, avachis, que la phrase de Péloquin est
véritablement en train de se réaliser sous vos yeux,
sans que naisse, en votre coeur, le début dune petite
réaction espérée. Que vous allez tous mourir de
votre inaction et de votre confort caché dans votre
indifférence bien camouflée. Mais je sais que vous
nallez pas me croire, moi non plus, et que je vais passer pour
un exalté, un décroché, un
déconnecté, un gars alarmiste, un épouvantail
à moineaux, perdu dans les grands espaces que les
étrangers nous ont volés.
Jentends,
cependant, dans le lointain, les choeurs joyeux dune nouvelle
jeunesse qui reprend le chant de notre délivrance
abandonnée. Ceux qui lont bousillée, à
cause de leurs petits intérêts personnels et mesquins,
doivent, de toute urgence, se joindre à cette chorale
juvénile des temps nouveaux, lespace dun moment,
pour compléter ce que la «bande de caves» na
pas réussi à réaliser, pendant que des chorales
bien plus petites à travers le monde (une vingtaine depuis
1990) ont réussi à faire avec des chanteurs et des
musiciens de qualité souvent des fois bien inférieurs
à la nôtre. Cela, je lai vérifié !
Écrire tout ce
que je viens de dire, ça prendrait plus que les murs du Grand
Théâtre : ça prendrait le Colisée Pepsi,
le Centre Molson, le stade Olympique quon na pas fini de
payer, la place des Arts de Montréal, et quoi encore que mon
imagination narrive pas à localiser. Si on narrive
pas à faire claironner nos espoirs dans le concert dune
nation unifiée, alors, il faut retourner au Grand
Théâtre de Québec, pour effacer la phrase
gravée par Jordi Bonnet, il y a quelques années.
Il faudrait que
quelquun passe et écrive :
Ci-gît un peuple mort en chemin
Pour navoir pas su où il allait.
Je sais que cet artiste
ne passera pas, puisque chaque Québécois est en train
décrire sa propre condamnation, sans même
quil sen rendre possiblement compte, tellement son
amnésie est avancée. Une page est en train de se
tourner. Il ny a pas de mort pire que celle dun peuple
qui se condamne lui-même par sa propre inaction, son silence concerté.
Mais, selon moi, il faut
croire, malgré tout, à la petite chorale, qui, dans ce
matin nouveau, commence à chanter. Malgré mes 62 ans,
une voix éraillée, jai toujours envie de me
joindre à cette petite troupe, juste le temps dun
refrain oublié!
9 mai 2002