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                                  Y a-t-il encore des péchés ?
Encore ?

De réentendre cette question m’étonne. J’avais l’impression qu’on lui avait répondu depuis longtemps et que de façon particulière la révolution tranquille l’avait définitivement reléguée au musée de l’histoire des religions. À moins que les réponses nous aient laissés perplexes un peu comme ce mot de Pie XII sonnant l’alarme en 1946: «Le péché de ce siècle est la perte du sens du péché». Mais faut-il s’en étonner, le péché a si mauvaise presse. N’évoque-t-il pas la honte, la culpabilité morbide, la peur, tout ce dont la psychologie moderne cherche à nous libérer. D’ailleurs quand avec un peu de mépris on désire évoquer la culture judéo-chrétienne,  ne présente-t-on pas le péché  comme son plus bel avatar?

Pourtant le mal existe, on ne le sait que trop. Pour qui accepte un tant soit peu de faire la vérité sur lui-même, sur son univers, sur son coin de pays, sur le monde, force est de constater qu’il est là dans toute son  objectivité. S’il sait se faire discret, il peut se retrouver au grand jour dans toute son horreur. Mais encore faut-il le reconnaître. Le vingtième siècle aura été capable de barbaries et de violences  qui dépassent l’entendement et l’on semble ne jamais s’en rassasier. Le seul mot de génocide devrait nous en convaincre et pourtant ... On a pleuré bien légitimement les victimes du 11 septembre. On en connaît le nombre, les noms, les familles. Cependant, qu’en est-il des victimes  tout aussi innocentes qui ont fait et font encore les frais de la guerre punitive qui s’ensuit  depuis?

Le mythe de l’innocence

Plus près de nous, plus modestement, un autre mot laisse tout aussi perplexe, celui de transgression. Il devient comme le symbole d’une liberté enfin conquise. On le retrouve bien coté dans la liste des idées reçues.  N’y a-t-il pas quelque chose de jouissif à transgresser les règles, les tabous. Mais les pots cassés?  Et les victimes? Qu’à cela ne tienne, c’est connu, culpabilité et liberté ne font pas bon ménage. S’en libérer permet d’atteindre à l’innocence ou à tout le moins de se croire innocent. Nous voilà en plein mythe!

Pourtant le mal existe, mais c’est le passage du mal au péché qui pose problème, comme si la dimension relationnelle qu’il implique  venait agir comme un révélateur trop agaçant. En proclamant haut et fort la mort de Dieu dans les années 60, on se sera cru libéré de son doigt accusateur et de son oeil indiscret. On se sera surtout cru libéré du fardeau de la morale, de toute morale. D’ailleurs ne lui oppose-t-on pas une question bien légitime: de quel droit peut-on imposer à quelqu’un de faire le bien et qui peut s’arroger le droit de le définir, d’en fixer les balises?

Le besoin de régulation

Pourtant le mal existe  et parce qu’il fait mal, il ne faut pas s’étonner que l’on cherche à  s’en protéger. L’éthique, la science des  comportements, s’en charge par sa fonction régulatrice. Si elle semble plus sérieuse et moins bondieusarde que la morale,  moins encombrante aussi, elle n’en réaffirme  pas moins la nécessité d’imposer des limites  à ne pas franchir et  même de dicter des interdits. Mais alors quelles sont ses  valeurs? À quelle enseigne loge-t-elle? Qui l’inspire? Peut-on parler d’éthique sans se donner des critères de choix?  Est-ce la personne humaine? La vie humaine?  La vie tout court? L’individu? La société? La liberté? Pour y mettre un peu d’ordre n’est-il pas nécessaire de hiérarchiser tout ça?  L’éthique et en définitive la morale - qu’on ne s’y trompe pas - conduisent  inévitablement sur le terrain des relations  inter personnelles et je persiste à croire qu’en ce domaine, le discours religieux chrétien n’est pas sans pertinence. Je sais bien qu’il s’éloigne facilement de sa source évangélique et particulièrement du Christ, mais il n’en  demeure pas moins qu’il propose un chemin d’humanisation de la personne et de la société.

Or quand ce chemin est déserté, le péché apparaît. Si certains le voient comme un nuage entre Dieu et la personne oblitérant le référent, il est bien cette force de mal et de mort qui engendre le mal et la mort. Le tragique vient de son déni.

Et les péchés?

Passe encore de parler du péché, l’inévitable question des péchés est plus délicate. Bien souvent tout se résume à des listes de fautes ou de transgressions généralement à caractère sexuel, le reste est négligé.  On ne retient alors que les malhabiles définitions véhiculées par les catéchismes pour mieux en oublier les conséquences. Parler de péchés fait sourire ou plus simplement provoque un haussement d’épaules.

Pourtant le mal existe, le péché existe et parce qu’il n’est pas théorique il prend  bien concrètement le visage de gestes, de paroles, de silences, d’attitudes, de violences, de crimes. Il y a donc encore des péchés et ils ont des  noms. Le reconnaître, oser l’avouer, oser se l’avouer, c’est déjà porter un regard au-delà de son petit univers et de son moi tout puissant. C’est en même temps tracer devant soi un chemin de libération qui va bien au-delà de la si légitime recherche de liberté. Le péché n’a alors plus rien à voir avec cette sourde et débilitante culpabilité si justement dénoncée par la psychologie. Il est d’un autre ordre et ne se donne finalement à comprendre qu’en lisant ce qu’il cache en filigrane, l’amour refusé et le pardon. 

Père Jacques Houle, c.s.v.
Rigaud, le 6 novembre 2003

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